Jésus s’adresse aux autorités religieuses qui veulent le tuer.  Dans la parabole qui fait suite à la mort de Lazare et du riche, dans le récit de ce dimanche, Abraham s’adresse au riche : « Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront. » Abraham répondit : « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. » C’est une prophétie concernant la tentative des Grands-prêtres de faire mourir Lazare de Béthanie de nouveau . C’est Saint Jean qui en parle: « Or, une grande foule de Juifs apprit que Jésus était là, et ils arrivèrent, non seulement à cause de Jésus, mais aussi pour voir ce Lazare qu’il avait réveillé d’entre les morts.  Les grands prêtres décidèrent alors de tuer aussi Lazare, parce que beaucoup de Juifs, à cause de lui, s’en allaient, et croyaient en Jésus. » Après sa résurrection le témoignage de Lazare ne les trouva pas moins obstinés dans leur erreur qu’auparavant et c’est cet endurcissement que Jésus prédit quand il dit que du moment qu’ils n’écoutent ni Moïse ni les prophètes, ils n’écouteront pas davantage quelqu’un qui viendrait de l’autre monde et qui aurait été ressuscité d’entre les morts.

Les humains humbles et repentants qui constituent la classe de Lazare n’ont reçu que des miettes de la parole de Dieu de la part des autorités religieuses. Quand Jésus parle tout s’enchante, la parole de Dieu les rejoint et ils boivent ses paroles. Dans le renversement opéré dans la parabole, à la mort de Lazare et du riche, les pauvres, les anawim se voient accorder une place nouvelle : la faveur de Dieu. Alors qu’ils se tournaient précédemment vers les chefs religieux pour ramasser le peu qui tombait de leur table spirituelle, les vérités bibliques exposées par Jésus comblent maintenant leurs besoins. Ils sont ainsi emportés auprès de Dieu en position de faveur. Par contre, ceux qui composent la classe de l’homme riche s’attirent la défaveur divine parce qu’ils rejettent obstinément le message du Royaume qu’enseigne Jésus. Ce faisant, ils meurent quant à leur ancienne position, la faveur apparente de Dieu. En fait, il est dit d’eux qu’ils sont dans des tourments symboliques, enfermés qu’ils sont dans leur ego mais ils n’en ont pas conscience.

Le riche si installé dans son confort et qui ne voit pas le pauvre Lazare au-delà de son portail est-il vraiment méchant ? Il ne semble pas puisqu’il se préoccupe dans le Sein d’Abraham de ses sept frères. Non , il est surtout riche et aveugle. On ne dit pas grand-chose non plus de Lazare si ce n’est qu’il est pauvre. Dans une parabole, ce qui est visé, c’est souvent ce qui n’est pas tout d’abord évident. En aucun cas, nous ne sommes dans une description de l’au-delà mais dans une particularité de l’au-delà : au ciel, nos yeux s’ouvrent et nous verrons tous les murs qui séparent les personnes et les groupes : ceux fondés sur l’élitisme, c’est à dire l’illusion qui fait croire que l’on est mieux que les autres, ceux fondés sur la peur, peur de l’autre dans sa différence.

Ces murs, ces séparations sont à l’extérieur de nous mais ils existent aussi à l’intérieur de nous. Le riche en nous ne veut pas regarder le pauvre en nous ; il nie sa propre pauvreté et ses incapacités à être présent aux autres dans la mesure où ils sont différents de lui. Il peut vivre dans l’illusion d’être « bien » et se prétendre capable et juste. Et alors le vrai pauvre en nous cherche à se cacher. Enfouir le pauvre en nous, c’est se diviser intérieurement. J’ai entendu le récit d’une jeune handicapée qui, dans une profonde perspicacité, comprend qu’un prêtre, invité dans la maison familiale, ne va pas bien. Alors qu’en rien cela est habituel chez elle, elle va s’occuper de ce prêtre en détresse en lui prodiguant des gestes d’affection comme si elle avait perçu que sa mission était de le rendre à lui-même.

Elle a même dansé avec lui ! Effectivement, les soins apportés par cet enfant, véritable thérapeute, donne tout son fruit et c’est, rendu à la vie de son sacerdoce, que ce prêtre put repartir en mission. Lytta Basset abordant le sujet de la fragilité préfère le terme de fragilisation. Chaque être humain a, un jour, à se confronter à cette possible fragilité. Nous comprenons mieux qu’il n’y a pas d’un côté ceux qui sont normaux et ceux dont le « métier » est d’être fragile. Fragilité permanente et visible pour certains, fragilités en devenir pour d’autres ou enfouies, non reconnues pour d’autres, fragilités humaines souvent très visibles mais fragilité spirituelle moins évidente et qui constitue la plus grande pauvreté. Nous avons tous en commun cette fragilité de l’être.

Avons-nous conscience que nous sommes fragiles ? C’est dans cette fragilité que Dieu nous connaît le mieux. Comment comprendre que le pauvre Lazare a un nom mais pas le riche ? Oui, Lazare a un nom. Lazare veut dire : « Dieu aide », « Dieu a secouru » . Le pauvre en nous est connu par Dieu par son propre nom. Dieu nous connait dans notre pauvreté, c’est-à-dire au cœur de notre simplicité, dans notre humilité, dans notre humus, notre terre intérieure. Le riche dans la parabole n’a pas de nom. Il n’a pas de vrai relationnel. Certes il est mondain.

Il organise des festins mais est-ce de vraies relations, vit-il de profondes amitiés ? Non il est le riche de lui-même. Notre « personna », c’est-à-dire le riche que nous croyons être, est difficilement atteignable par Dieu lui-même. Laissons-nous rejoindre dans notre humus, dans notre pauvreté pour que Dieu puisse y faire fleurir tous les dons qu’il a mis en nous. Laissons-nous transformer intérieurement. C’est précisément ce qu’opère en nous l’Eucharistie qui nous unifie ( nous accueillons le pauvre en nous) et nous simplifie autrement dit nous sanctifie.

Bmg